Philippe Claudel

Le rapport de Claudel

Dernier ouvrage


Petite fabrique des rêves et des réalités





Actuellement chez tout bon libraire.

L'histoire :


Par l'auteur :


« Il me semble souvent que j’écris des romans comme le ferait un cinéaste, et j’ai eu le sentiment très net de réaliser mon fi lm, Il y a longtemps que je t’aime, comme un écrivain compose un roman.
Je crois avoir trouvéaujourd’hui, en tant qu’homme qui essaie sans cesse d’interroger le monde, une forme d’équilibre – au sens où on le comprendrait pour un équilibriste – en mêlant les deux approches, celle de l’écrivain qui se sert de mots et qui s’enferme au moment de la création dans une grande solitude, et celle du cinéaste qui combine les sons, les mots mais aussi le mouvement, la pellicule, la lumière, la matière humaine et qui ne peut créer qu’en s’entourant d’autres personnes.

Une fois le tournage passé, une fois le film achevé, je n’en avais pas fini avec l’aventure.
Le désir de la réexplorer avec le recul, et avec les mots – ceux de l’écrivain ? ceux du cinéaste ? – s’est alors imposé. J’ai regardé toutes les photographies prises durant le tournage, j’ai feuilleté pour la millième fois le scénario, j’ai songé aux décors, aux comédiennes, aux techniciens, au cadre, aux fi gurants, à toutes sortes d’éléments qui m’ont permis de revenir dans les moments qui sont ceux de la naissance d’un film, de revenir sur les visages, sur les angoisses – les miennes et celles des autres –, les découvertes, les difficultés, les beautés.
Bref, j’ai tenté de constituer un making of d’un genre particulier qui ferait comprendre la double nature qui est la mienne.
Et il me semble aujourd’hui, grâce à ce petit livre qui peut se lire aussi comme une autobiographie fragmentée, tendre encore davantage la corde sur laquelle j’essaie de cheminer, depuis longtemps déjà. »
Philippe Claudel

Entretiens

Ecouter une interview pour Nostalgie Belgique


3 questions à Philippe Claudel


Auteur du best-seller, Les Ames Grises (Renaudot 2003, parution en Poche le 1 fevrier 2006), et film sorti en octobre 2005), Philippe Claudel récidive avec un livre très différent qui raconte le parcours d'un vieil homme fuyant son pays en guerre avec un bébé, sa petite fille.
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Pourquoi un roman si épuré après l'univers riche et sombre des Ames Grises ?

Tout simplement parce que je me laisse porter par les histoires et notamment par les personnages principaux. C'est cela qui me donne le ton du livre. Monsieur Linh est venu à moi avec sa fragilité, sa solitude, sa naïveté au sens noble du terme. Et donc une musique simple et douce s'est imposée.

- La fin de la Petite Fille de Monsieur Linh est spectaculaire, digne des films Sixième Sens et Usual Suspects ! Sans la dévoiler, pouvez vous nous dire si vous en avez eu l'idée dès le départ ?

Pas du tout ! Cette fin est venue d'elle même. Sans préméditation. Je suis un auteur qui se laisse prendre par les histoires qu'il écrit. Je ne sais jamais ce qui va se passer dans la phrase d'après, ni la page d'après. J'ai tout simplement suivi Monsieur Linh et ce nourrisson dans leurs errances, leurs aventures, au jour le jour.

-Travaillez vous sur un nouveau roman ?

Oui, mais je ne sais pas encore très bien sans quelle direction je vais ! Je suis dans une ambiance extrêmement mystérieuse depuis plusieurs mois. Mais si je me mets à raconter ce que je suis entrain d'écrire, justement, je n'ai plus envie de l'écrire ! Donc, chut. TR pour MOOD


6 questions à Philippe Claudel



par Béatrice Deparpe , et pour La plume ardennaise interview réalisée en janvier 2006. 1-BD-

Le magazine Lire/l'express posait récemment la question "Faut-il tout savoir d'un écrivain pour apprécier ses livres?". A cette question j'ajoute celle-ci: faut-il lire tous vos livres pour prétendre vous apprécier, voire vous connaître?



Philippe Claudel -Un écrivain n'existe que par ses livres, et je crois qu'il faut s'en tenir à cela. La vie de l'écrivain n'intéresse que lui. Je me livre assez peu, et de moins en moins sur ce point. Je pense par ailleurs que la lecture de tous les livres d'un auteur permet vraiment d'entrer dans son univers. Je fais pour ma part des livres assez différents dans leur forme et dans leurs enjeux. Il est peut-être bon de les parcourir pour les mettre en écho.

2-BD-

Les âmes grises a été adapté au cinéma. Ne vous sentez-vous pas un peu orphelin de ce roman qui fut un succès dès sa sortie? Plus précisément: l'adaptation cinématographique, si près de la publication, ne fait-elle pas un peu d'ombre au livre?



Philippe Claudel -C'est un travail d'amitié et de complicité entre Yves Angelo et moi. Nous avons l'habitude et la joie de travailler ensemble depuis plusieurs années, et il n'était pas question de faire le film avec quelqu'un d'autre. Comme j'ai écrit l'adaptation, le scénario et les dialogues, cela m'a permis de revenir dans le noyau de l'ouvre. Il n'y donc aucune frustration, bien au contraire. D'autant que contrairement à ce que vous pouvez penser, la sortie du film a redonné une impulsion au livre et lui a amené de nouveaux lecteurs.

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BD-Dans La petite fille de monsieur Linh, paru en cette rentrée 2005, l'écriture est soudain épurée. Comme dépouillée. Pourquoi ce choix? Ne pensez-vous pas que le lecteur aurait été séduit de la même façon, si votre texte avait gardé certaines rondeurs, certaines densités de plume, comme les précédents?



Philippe Claudel -Lisez tous mes livres, vous verrez que le style change souvent. Le style n'est que le miroir et la voix des personnages d'un livre. La voix de Monsieur Linh est simple, nue, fragile. L'écriture est à son image.

4-BD-

Vous menez de front écriture et enseignement. Songez-vous un jour renoncer à l'une des deux voies? Pourquoi?


Philippe Claudel- J'enseigne peu aujourd'hui. Je suis universitaire, et j'aime rencontrer mes étudiants. C'est une attache avec la vraie vie, le monde, la jeunesse.

5-BD-

Vous êtes l'auteur d'un certain nombre d'ouvrages, déjà. En gardez-vous autant dans vos tiroirs? Combien de temps nécessite d'après vous l'écriture d'un livre? Comment travaillez-vous, personnellement?



Philippe Claudel- Je n'ai rien dans mes tiroirs. Je n'ai pas de réserve. Le temps d'écriture est très variable, plusieurs années, quelques mois, cela dépend des livres : ce sont eux qui décident. La plupart du temps j'écris plusieurs livres à la fois. Je travaille le plus simplement du monde, avec un ordinateur portable. J'écris quand j'en ai envie. Je ne me force jamais.

6- BD-

Quels sont vos travaux en cours? Vos projets d'écriture? Le titre de votre prochain livre à paraître? A quand un livre dont l'histoire se déroulerait dans les Ardennes?



Philippe Claudel -Je travaille à un roman dont je ne dirai rien. Je ne dis jamais rien de ce que j'écris, de peur de tuer le projet. Les Ardennes, région que j'aime particulièrement, m'ont inspiré mon premier roman publié, Meuse l'oubli, qui reparaît en folio au printemps. Toute l'action se passe dans une petite ville enserrée dans une boucle de la Meuse.

An Exclusive Interview with Philippe Claudel



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In your latest novel, La petite fille de Monsieur Linh (‘Mister Linh’s grand daughter’), the Asian setting is very prominent. Even beyond the character of the old man, the presence of Asia pervades the whole book. Is it a part of the world that you know well?



I travel a lot – for pleasure and also more recently out of necessity – and I like Asia very much in general, and South-East Asia in particular. It’s an area of the world that I know well and for which I have a great affection. My little girl was born in Saigon, where I adopted her when she was two months old, and I have very powerful ties to Vietnam and to Cambodia.
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So it follows, then: we guess that Mister Linh left his native country to escape a war there, but in fact the land is never named…


You have to understand that the book is just a story. This is why the old man’s exact origins are not revealed. Nor the name of the country he travels to, for that matter. I’ve already had responses from readers around the world, and for Australian readers the harbour town where Mister Linh settles has to be Sydney, for Germans, it is Hamburg, for the French, Marseille… But there is nothing to indicate the exact location of the country, only to show that it’s a Western one. I wanted to preserve this vagueness in order to give a certain universality to the book. -

And is it the Asian influence which lends the feeling of measure and serenity that one has as one reads the book?


As I was writing the book I felt that serenity, the serenity of the characters, particularly that of the old man. In Asia, they have a very different relationship with time to ours. Their understanding of memory and of suffering there is also very different - especially their attitude towards hateful memories. I am always amazed by the way in which the Cambodians have assimilated the period of the Khmers Rouges, how they speak about it. By the way the Vietnamese talk about the United States, so forgivingly. Whereas we, in Europe, we really struggle to lay our conflicts to rest. There is a serenity in Asia, a passivity even, in the face of misfortune and death. And this is where the naivety and simplicity of the character comes from. You have to picture the fate of these refugees, many of them peasants uprooted from their farms, suddenly plunged into alien landscapes, alien smells and alien tastes. Hence the wide-eyed, round-faced element of the character. Besides I wanted a very simple, poetic, pared-down style for this book. I wrote it somewhat as a contrast to the rather convoluted style of my last novel, Les ames grises (‘Grey Souls’). -

Another dominant characteristic of the book is the dialogue which is established between the two men, which is in fact made up of silences, of looks but few words, as if true understanding and communication cannot occur through the medium of words…



This is something that I didn’t consciously think about as I was writing the book; however, since being asked in interviews, I’ve been obliged to give the idea some thought. And I think there are several reasons for this effect. First, my primary tool is the word, and I like to work out what one can and cannot do with words. To find out what is beyond them, forced to the margins. I love cinema and painting, and what always interests me about a scene is what falls outside the frame, beyond the field of vision. More than words, it is the silences between the words which interest me, the gaps. And then there is the fact that the book tells the story of a friendship, and in friendship one has no need for words. And perhaps also the fact that, in my professional experience, I have worked in an institute for severely handicapped children, some tetraplegic, others completely deaf-mute, and there we were obliged to invent a way of communicating without language. And it worked, we got there. These two characters who don’t talk to each other, they’re like a metaphor in this time when we have a real problem with language, a difficulty in really talking to each other. I’m continually surprised to hear of these people who spend whole nights on the Internet, ‘chatting’ with people to whom they wouldn’t even give the time of day were they to meet them in the street. Ours is a society in which virtual communication wins out over a non-existent real communication. -

Was it important for you to demonstrate this in your book?


I am not a theoretical writer, someone who gives lessons. There are two things that I avoid like the plague: first of all, books written as platforms to prove some theory, and secondly, scandal, dirt-digging. My business is to tell stories, stories that work like keys to open doors or to bring attention to contemporary problems. I have confidence in literature, in the power of a story to touch people, simply through the tale it tells, to awaken people to new ideas. -

And what kind of relationship do you have with your readers, with those whom you do indeed touch?


I am always amazed by the letters that I receive. When I write a book, I am alone, completely alone; and when the book appears, all of a sudden there is a strong link forged between you and thousands of people, people whom you haven’t met and almost certainly never will. It is strange to see how your book has reached out to others, it’s astonishing.
London, August 2005


Interview du site Evene - Le conteur humaniste


Calme, clairvoyant et optimiste, Philippe Claudel confie que l'écriture est "sa respiration". Si le Salon du Livre n'est pas sa tasse de thé, il est heureux d'y rencontrer ses lecteurs, même s'il préfère à cette ambiance grouillante les rencontres et lectures publiques, plus intimes. Entretien avec un auteur humble et talentueux, un conteur moderne.

Pour nos lecteurs qui ont pris du retard, pourriez-vous définir brièvement l'univers de Philippe Claudel ?


Mon univers, je n'arrive à le définir qu'à travers les livres. Quand j'écris, je ne me pose jamais la question de ce que je suis, de ce que je fais. J'ai simplement envie de raconter des histoires que j'ai en moi de façon profonde et urgente. Des histoires cohérentes en rapport à cet univers qui est en moi. Mes livres n'obéissent pas à des pensées précises.

On dit que vous êtes l'un des auteurs les plus talentueux de votre génération. Alors, la célébrité ?



Chacun a la responsabilité de ce qu'il dit ou écrit. Ce sont les journalistes qui utilisent ces formules. Vous savez, c'est sans doute gentil de leur part, mais ça ne veut pas dire grand-chose. Des auteurs, j'en connais beaucoup. Je ne vois pas pourquoi je serais plus talentueux qu'un autre.

Vos livres sont également traduits et lus à travers le monde...



Alors ça, c'est un grand étonnement, une grande joie. Déjà d'être lu. Cela m'apparaît toujours de l'ordre du miracle d'avoir des lecteurs. Dès mon premier livre, le fait d'avoir été lu me paraissait assez magique . Et maintenant, le fait d'être traduit dans plusieurs pays et donc lu par des lecteurs d'autres langues est quelque chose qui m'étonne et me touche très profondément.

Vous aimez écrire sur les hommes, sur les gens du commun, la beauté et la fragilité de nos existences, l'implacable réalité de la vie... mais toujours avec optimisme. Vous définiriez-vous comme un humaniste ?



Ca me fait plaisir que vous parliez d'optimisme, car généralement les gens me disent : "C'est très pessimiste ce que vous faites". Alors que moi je n'ai pas du tout cette vision-là des choses. J'écris des choses qui sont souvent graves, souvent tragiques mais toujours éclairées par des lumières ou des espoirs. J'essaie d'en rendre compte dans les livres. C'est vrai que je m'intéresse à des gens du quotidien. Le grand matériau c'est quand même l'humain et l'humanité. L'écriture est à la fois une façon d'être dans l'humanité et au plus près de l'humain . C'est ainsi que je fais mon métier d'homme. Le mot humaniste est un mot que j'aime vraiment car il m'a toujours marqué littérairement quand j'étais jeune. C'est un très beau mot.

A propos de 'La Petite Fille de monsieur Linh', une lectrice témoigne : "J'ai pleuré un bon coup, bien chaud et bienfaisant après". Est-ce l'objectif de votre travail d'écrivain : toucher l'autre ?


Chaque fois que j'écris un texte, je le fais avec beaucoup de sincérité. Je crois que c'est cela qui touche les gens. Ils se rendent compte que ce ne sont pas des livres fabriqués, pas des livres-objets destinés à envahir du présentoir ou à aller sur le marché du livre. A chaque fois que je fais un livre, c'est toujours quelque chose d'urgent et qui me touche personnellement. Les lecteurs - et je suis avant tout un lecteur - ne sont pas dupes. Je crois qu'on sait quand un livre est ou n'est pas sincère. Un retour comme celui que vous me faites de cette lectrice me touche à rebours, comme un écho. On envoie un signal et il y a un retour . Ce qu'il y a de formidable dans la lecture et l'écriture, c'est qu'il y a une véritable communication.

Si l'on vous dit que 'La Petite Fille de monsieur Linh' est un conte moderne ? Vous acceptez la formule ?


C'est vrai que je suis un raconteur d'histoires. Je n'écris pas des livres pour construire des systèmes. Les systèmes doivent se construire au fur et à mesure des livres. D'eux-mêmes. Je n'écris pas des livres pour essayer de prouver quelque chose. Je suis quelqu'un qui adore le roman, l'outil romanesque et qui se livre à fond dans cet espace dont il sort des histoires. J'espère qu'elles vont toucher le lecteur, le faire pénétrer dans un autre espace et peut-être aussi parfois lui apprendre des choses. En tout cas, je souhaite que le lecteur regarde les autres et le monde différemment. Dans mon dernier livre 'La Petite Fille de monsieur Linh' , j'étais touché par le témoignage de lecteurs qui m'avouaient que depuis ce livre il regardait les gens dans la rue différemment, de manière plus attentive.

Une écriture épurée et imagée, des personnages moins complexes que dans 'Les Ames grises'... Des ingrédients nécessaires à cette histoire toute en finesse ?



'La Petite Fille de monsieur Linh' est un conte, d'où l'écriture épurée, poétique et des personnages qui sont plus des grandes figures que des personnages psychologiquement complexes. C'était une autre exploration par rapport aux 'Ames grises'. Souvent, de livre en livre, je change d'univers et d'écriture. Même s'il y a des thèmes communs, j'aime essayer d'autres voies.

L'un d'entre eux est la guerre ?


En effet, elle est présente dans tous mes livres. Plus ou moins. Souvent dans un arrière-plan, dans une suggestion, dans une mémoire. Certes aujourd'hui, vivre en France, c'est vivre dans un pays en paix, un pays démocratique, mais c'est vivre aussi dans un pays à côté duquel d'autres pays sont en guerre. La guerre est un état permanent de l'humanité. On peut en être plus ou moins conscient. On peut être plus ou moins touché de plein fouet. Elle est toujours là. Ceci pour expliquer qu'elle vienne et revienne soit de manière frontale, soit de façon indirecte dans mes livres.

Est-ce un choix conscient de toujours la suggérer plutôt que de l'évoquer dans toute sa violence et son horreur ?


Je suis davantage touché, en tant que lecteur ou spectateur, par la suggestion que par l'évidence. J'aime quand l'auteur fait appel à moi, à ma perspicacité et à mon prolongement. Il faut toujours supposer le lecteur intelligent, ne pas tout lui mâcher. Dans 'Les Ames grises', je trouvais le background de la guerre plus saisissant que si je l'avais une millième fois de plus décrite. Il y a eu de tels chef-d'oeuvre sur la guerre : ce n'est pas la peine d'essayer d'en faire un petit roman. Il faut mieux prendre un angle différent.

Il est rare, dans les romans contemporains, de lire des histoires d'amitié. D'où vous est venue l'idée de nouer une amitié entre Monsieur Linh, l'exilé et Monsieur Bark, ce gros bonhomme solitaire ?


Des personnages eux-mêmes. Quand j'écris, je ne fais jamais de plan et je ne sais jamais où va le livre. Pour Monsieur Linh, un personnage est apparu. Ce personnage principal en a rencontré un autre qui était Monsieur Bark et soudain je me suis vu écrire cette relation entre les deux qui devenait une relation de plus en plus forte, une relation amicale. Et j'étais très heureux de cela, car, comme vous le remarquez, ce n'est pas un thème très exploré dans le roman contemporain. Ce n'est pas un thème romanesque comme l'amour. C'était un plaisir de retrouver ces deux personnages, tous les jours... Je revenais tous les jours sur le banc à leurs côtés.

'Les Ames grises' ont été adaptées au cinéma. Pourrons-nous voir bientôt 'La Petite Fille de monsieur Linh' au cinéma ?


C'est marrant que vous me posiez la question maintenant. Depuis que le livre est sorti, j'ai toujours répondu à toutes les interviews que je ne souhaitais pas voir 'La Petite Fille de Monsieur Linh', que je m'opposerai à tout projet. Mais, il se trouve que la semaine dernière, deux metteurs en scène ont cherché à me contacter pour me parler de leur désir d'adapter ce livre. Alors je vais bientôt les rencontrer, mais je leur ai déjà dit que j'étais a priori hostile, mais très curieux de voir ce qu'ils avaient en tête. Car pour moi c'est inadaptable. C'est un livre très visuel mais pas cinématographique. Mais bon peut-être que l'un des deux arrivera à me convaincre que j'ai tort. Je crois qu'il faudrait avoir une vraie vision pour transformer ça en matière cinématographique.

Vous avez dit que vos moments d'écriture ne dépendaient pas de vous mais de vos livres. Est-ce qu'un nouveau livre vous appelle ?


Plusieurs. Je suis dans un gros roman qui se rapproche par sa complexité des 'Ames grises', avec beaucoup de personnages et des narrations un peu perturbées. Je ne sais pas trop où cela va me mener. Une histoire qui me prend depuis mai dernier. J'ai également terminé des histoires pour enfants qui paraîtront à l'automne chez Stock. C'est un genre que j'avais envie d'explorer depuis longtemps. Et puis je suis dans des scénarios... Enfin, vous voyez, je n'arrive pas à être sur un seul projet. J'arrive à faire des choses quand j'en fais plusieurs.

Vous avez dit qu'être professeur vous permettait de garder une attache avec la vraie vie, le monde et la jeunesse. Cet attachement est essentiel pour demeurer un écrivain inspiré ?


C'est essentiel pour être un écrivain libre. Avoir un métier à côté assure un salaire qui permet de faire ou de ne pas faire des livres, qui permet de ne pas être obligé d'écrire. Je veux garder cette dimension de nécessité mais également de gratuité à la littérature. Je ne veux pas devenir un forçat de l'écriture. Etre professeur à l'université me permet de rencontrer des jeunes gens, d'avoir toujours ce contact avec une jeunesse à la fois extrêmement ambitieuse, curieuse, vive et soucieuse aussi car la période n'est pas forcément gaie. En tout cas, cela permet de garder prise avec le monde.

Etes-vous optimiste quant à l'avenir des jeunes ?


Optimiste oui forcément, tout en étant conscient que ce n'est pas évident d'être jeune aujourd'hui. C'est un âge où notre vie n'est pas faite. On est au bord d'un inconnu qu'on espère le plus beau et le plus enrichissant possible. On ne sait pas. Il y a un très beau titre 'La Promesse de l'aube'. c'est vraiment la promesse de l'aube. Etre au début de quelque chose. On ne sait pas comment va se passer la journée. C'est à la fois magnifique et angoissant.

Dans quelques jours, vous serez au Salon du Livre de Paris aux côtés de Yannick Noah, Régine et Hervé Villard, mais aussi Kettly Mars, Gary Victor ou Agota Kristof. Quel regard l'écrivain porte-t-il sur cet événement à la fois commercial et culturel ?
Je suis quelqu'un d'assez tolérant. Je suis pour toutes les littératures. Je suis un type normal. Pour moi l'écriture, c'est à la fois une respiration, une nécessité, un vrai bonheur, mais je ne m'en gargarise pas plus que si j'étais jardinier, médecin ou maçon. J'aime faire ça. Il faut respecter à la fois tous ceux qui écrivent. Ce serait un peu pénible si c'était monolithique.
Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Mars 2006


Interview de "La vie " Philippe Claudel au rapport



Avec « le rapport de Brodeck », Philippe Claudel signe un des grands romans de la rentrée. Rescapé de l'enfer, son héros nous tend l'implacable miroir de la vérité. Propos recueillis par Marie Chaudey C'est l'histoire d'un homme nommé Brodeck qui revient de l'enfer. Un survivant des camps, qui tente de reprendre pied dans son village, où personne n'est guéri de la peur de l'étranger. Il s'y produit un meurtre et Brodeck va être chargé de tout raconter. À ses risques et périls. Avec le Rapport de Brodeck (Stock, 21,50m), qui sort en cette rentrée, Philippe Claudel pourrait bien tenir son chef-d'ouvre. Construction implacable, style tout à la fois sobre, pittoresque et lyrique, personnages qui vous hantent après avoir refermé l'ouvrage : Claudel pousse ici très loin son art du récit - une maîtrise encore supérieure à celle qu'il avait déployée dans les Âmes grises. Sans oublier, mine de rien, de mêler au plaisir du romanesque une réflexion philosophique et métaphysique. Qu'est-ce qu'être un homme ? un écrivain ? Comment tenir debout dans la noirceur du monde ? L'univers du romancier est profondément tragique, qui n'hésite à fouiller aucune des sombres arrière-cours de l'humanité, ici plus loin qu'il n'est jamais allé. Mais, chez Claudel, l'amour reste, en dépit de tout, la raison majeure d'espérer. D'où le sentiment de toucher la lumière au milieu du cloaque, de gagner des ailes sous le grand ciel plombé du Mal. De coups de théâtre en coups de grâce, attendez-vous à un grand bonheur de lecture. La Vie. Votre roman est à la fois très enraciné - dans un village, un dialecte -, tout en ayant la dimension universelle d'un conte.

Philippe Claudel. J'aime accumuler les strates. Cela m'intéressait de donner des repères, tout en les sabotant un peu. Le dialecte, je l'ai inventé : ce n'est ni de l'alsacien, ni du platt - l'allemand parlé dans une partie de la Lorraine. Pour sentir la pluie, l'odeur des forêts, la transparence des torrents, j'avais besoin d'ancrer mon histoire dans un village - que j'ai imaginé, au cour d'une région germanique fictive. Et j'ai eu un plaisir immense à être Brodeck le narrateur, à venir dans ce paysage : c'était comme s'enrouler dans une épaisse couverture. Il y a donc l'habillage, la couleur locale, le pittoresque. Mais, s'il retire quelques habits, le lecteur verra autre chose. C'est un roman rhénan qui charrie aussi l'imaginaire d'Europe centrale, ses contes et légendes, avec des personnages qui viennent de loin. La vieille Fédorine a traversé tout le continent sur sa charrette, elle porte une dimension mythologique. Comme souvent dans mes récits, j'ai construit une parabole. J'ai été pétri de mythes et je reste fasciné par Homère.

N'y a-t-il pas dans votre livre une référence assez claire à la Shoah ?


P. C. Ce roman clôt une trilogie que j'ai commencée avec les Âmes grises et la Petite Fille de monsieur Linh. Je voulais dans ces trois récits explorer les événements du XXe siècle qui m'ont le plus hanté : la Première Guerre mondiale, la guerre du Vietnam, que j'associe toujours au génocide khmer, et enfin le nazisme. Le Rapport de Brodeck concerne ainsi la Shoah, mais il va au-delà. Pour moi, c'est avant tout une exploration de l'inhumain, qui a existé avant et subsistera après. Il y a eu des pogroms depuis des siècles, et il y aura des répliques sismiques. Le mot «juif» n'est jamais prononcé dans le roman, parce que je voulais que le lecteur y reconnaisse tout étranger : celui qui est différent, l'autre. Le livre s'est construit sur l'observation d'une société qui ne tolère pas l'autre. Il renvoie donc au présent. Comment accueille-t-on l'étranger aujourd'hui ? J'aime entraîner les gens là où ils n'iraient pas forcément. Le fil rouge, c'est la culpabilité et le trop- plein de mémoire. Doit-on se souvenir de tout ?

La première phrase a une extraordinaire force. On sent qu'elle vous a entraîné.


P. C. Le Rapport de Brodeck est plus volumineux que les romans précédents, mais tout est dans la première phrase. Ça pourrait s'arrêter là. Je suis un admirateur du jardin japonais, qui est un résumé du monde. Parfois, les livres naissent d'une image ou d'un mot. En fait, je me suis réveillé un matin avec cette phrase-là dans la tête : « Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. » J'ai immédiatement été fasciné par ce nom, Brodeck, par sa sonorité. Le K donne à entendre quelque chose comme une coupure, une crucifixion. En même temps, Brodeck est celui qui brode des histoires. Il est chargé par la société de raconter. Mais quand il rend sa copie on lui en veut, car il tend le miroir de la vérité, qui est difficilement supportable. Le roman n'est qu'une chambre d'écho de la réalité. Ce n'est pas un hasard si, dans un pays qui vire à la dictature, les premiers à être condamnés ou exécutés sont les poètes et les intellectuels. On peut penser au nazisme, mais aussi au stalinisme, à Mao, à Pol Pot, à Castro. Pour moi, la culture est fondamentalement un acte de résistance. La littérature est toujours engagée. Brodeck incarne la culpabilité de toute une communauté. Il est un survivant, revenu du royaume des morts. Ceux qui l'y ont envoyé n'ont aucune envie de le revoir. Le mythe veut que l'on ne revienne pas des Enfers, surtout si l'on se retourne sur son passé. Or Brodeck n'arrête pas de regarder en arrière pour raconter. Brodeck/Orphée va retrouver son Eurydice. Mais elle ne sera plus tout à fait la même.

Au camp, avait-il eu raison d'accepter de devenir un animal, Chien Brodeck ?



P. C. Il dit très clairement qu'il n'y a aucune humiliation à faire le chien devant des hommes qui n'en sont plus : des gardes devenus des loups. L'orgueil de l'homme n'a pas à se placer là. Brodeck est fondamentalement un antihéros, mais ce n'est pas un lâche.

Le complexe du survivant, c'est un sentiment qui vous est familier ?


P. C. Je le vis de façon plus adoucie. mais continuellement présente. Je me dis sans cesse que j'ai la chance de mener la vie que je mène. Alors que d'autres, ici et ailleurs, souffrent, tombent malades, traversent la guerre, etc. Qu'ai-je fait pour mériter mon sort ? Et qu'ont-ils fait quant à eux ? J'entretiens ainsi une sorte de culpabilité. Je considère l'écrivain comme constamment débiteur : je dois dire et raconter, pour ceux qui ne peuvent pas le faire.

Le rapport qu'écrit Brodeck l'avilit et le condamne, mais l'écriture ne lui rend-elle pas aussi sa liberté et son humanité ?


P. C. Comme les personnages de mes précédents romans, Brodeck est quelqu'un qui soudain découvre l'écriture. Garde forestier, il était ce que Barthes appelait « un écrivant », pondant des petits comptes rendus sur la faune et la flore. On lui demande alors de rédiger le fameux rapport, qui déjà le dépasse. Mais le voilà qui trouve une troisième forme d'écriture, celle de l'écrivain : elle lui permet de verbaliser les choses sur un passif douloureux, ce qu'il n'avait jamais pu faire auparavant. Le roman est le lieu où l'on arrive à dire ce qu'on n'a pas pu formuler ailleurs. Beaucoup de survivants de la Shoah n'ont rien pu exprimer pendant des années, les mots n'existaient pas pour dire l'inhumanité. La réflexion sur ce que pouvait ou ne pouvait pas la littérature après les camps - cette fameuse phrase d'Adorno - n'est pas prête de se clore.

Vous citez Primo Levi : «Raconter est un remède sûr.» Mais vous paraissez en douter.


P. C. Raconter est paradoxal. C'est le pharmakon des Grecs, à la fois le poison et le remède. Il n'y a pas de meilleure définition de l'écriture : ce qui empoisonne et ce qui guérit. En se racontant, Brodeck s'inquiète peut-être, mais il s'apaise aussi. L'écrivain se réinocule quelque chose (la mémoire) pour combattre le mal. Certains de mes romans sont très proches du principe de la cure analytique.

L'écriture est-elle votre forme personnelle d'analyse ?


P. C. Je pense, oui. Mais, si je suis tragique dans mes textes, je suis plutôt bon vivant par ailleurs. Si j'étais tragique dans la vie, peut-être écrirais-je des ouvres comiques. Il paraît qu'à la ville Woody Allen est d'une infinie tristesse. J'ai eu une enfance heureuse et hyperprotégée. C'était en Lorraine, dans le village près de Nancy où je vis toujours. La maison de mes parents donnait sur les champs : il y avait une rivière, des coteaux avec des vergers, un étang. À l'adolescence, quand j'ai découvert le monde tel qu'il était, avec ses injustices, ce fut un choc.

Vous avez perdu la foi.


P. C. Si j'avais continué à croire en l'existence de Dieu, j'aurais été beaucoup trop en colère contre Lui. J'ai donc préféré m'abstenir. Ce n'est pas lié strictement à la Shoah. Mais il est vrai que, pour moi, Dieu n'est pas compatible avec des épreuves telles que celle-là. Le fait que certains naissent heureux, dans des pays en paix, tandis que d'autres viennent au monde au Darfour et ne connaissent que la misère et la mort, quel sens doit-on y voir ? Quelle intention divine pourrait justifier cette situation ? En revanche, ce que j'ai trouvé formidable dans l'éducation catholique - que j'ai reçue et que je donne à ma fille -, c'est ce qu'elle contient comme valeurs de tolérance, de charité, d'humanité. Le seul élément que j'ai perdu, c'est la foi. J'ai gardé toute la maison, il manque juste le toit. Le beau mot de religion (religare), je n'arrête pas de le mettre en pratique dans mon métier d'écrivain. L'écriture sert à relier les hommes. Et dans ma vie, très modestement, j'essaie d'aller vers l'autre, le prochain. Celui qui est près de soi et que l'on ne voit pas. J'essaie d'être un homme, c'est-à-dire d'exacerber les valeurs positives que j'ai en moi.

Le curé de votre roman boit plus qu'il ne croit.


P. C. C'est un double de Brodeck. Comme lui, il est confronté à un trop-plein de mémoire. Chez Brodeck, c'est le poids de l'Histoire qui pèse. Chez le curé, c'est la matière intime de tous les hommes : il a écouté tout le monde et entendu l'inécoutable. À un moment, tout déborde, il n'en peut plus. D'autant qu'il se rend compte de sa solitude. C'est quelqu'un qui est entré au jardin des Oliviers et qui attend toujours. Il a appelé Dieu et personne ne répond.

Peut-on dire d'un héros comme Brodeck qu'il possède une dimension christique ?


P. C. Oui, il est celui qui s'expose pour les autres, celui qui souffre pour les autres. Le roman raconte comment il a vécu sa Passion. J'ai d'ailleurs failli l'intituler la Confession de Brodeck, mais le côté administratif du rapport a finalement pris le dessus. Pour moi, d'ailleurs, beaucoup d'icônes du rock - Jim Morrison, Jimmy Hendrix, Janis Joplin - sont des figures christiques : des gens qui meurent jeunes, qui consument leur existence en explorant des zones où nous-mêmes n'allons pas, parce que nous n'avons ni l'audace ni le talent. Brodeck est allé aux marges de l'humanité, il en a été un délégué. C'est le bouc émissaire, celui qu'on crucifie.

À l'exemple d'un certain Nietzsche, êtes-vous un athée que le sacré fascine ?


P. C. Cela peut paraître sacrilège, mais j'ai beaucoup de plaisir à accompagner ma fille à la messe. La vraie révolte aujourd'hui, c'est peut-être cela. Tout comme le fait d'être scandaleux en littérature. Le véritable scandale, ce n'est pas d'écrire l'énième livre de sexe ou un roman vaguement méchant à la Houellebecq, mais de construire des histoires qui n'ont l'air de rien et qui emportent là où personne ne va.



Article de l'AFP Philippe Claudel, écrivain du terroir et de la mémoire


4 oct. 07 PARIS (AFP)

Philippe Claudel, l'auteur des "Ames grises", impose sa marque sur la rentrée littéraire avec son nouveau roman, "Le rapport de Brodeck" (Stock), une réflexion habilement mise en scène sur la culpabilité et la vengeance sur fond de Seconde guerre mondiale, en lice pour le Goncourt. Né en 1962 en Meurthe-et-Moselle, où il est toujours installé, Claudel plonge ses lecteurs dans des paysages aux confins de l'Allemagne, pour une histoire tragique, où un homme seul perce les secrets de tout un village. Le narrateur, dont le métier consiste à rédiger des notices sur la flore ou les cours d'eau, prévient dès la première ligne : "Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien". Un étranger, "l'Anderer" (l'autre), arrivé quelques mois plus tôt dans un hameau perdu, est assassiné après plusieurs mises en garde. Parce qu'il a fait des études, Brodeck est chargé de rédiger un rapport sur la mort de ce mystérieux personnage, qui passait ses journées à peindre les habitants et "renvoyait à chacun son image". Mais Brodeck se prend au jeu et sa propre histoire devient la matière même du roman. Car il est lui même un étranger, échoué il y a longtemps dans le village où il a fini par se faire accepter. Jusqu'à ce que la guerre arrive et que les habitants le dénoncent aux occupants pour protéger leur communauté. Il rentrera après deux ans de persécutions dans un camp et reprendra sa vie d'avant. Mais l'arrivée de "l'Anderer" ravivera bientôt la haine et la vengeance. Jamais les mots juifs ou nazis ne sont prononcés et rien ne situe vraiment le village, où l'on s'exprime dans un patois proche de l'allemand. Le roman devient dès lors une sorte de fable sur le mal et le fanatisme, dont les personnages sont aussi sombres que ceux des "Ames grises", qui avait la guerre de 1914-18 pour toile de fond. Même si le dénouement laisse ici une lueur d'espoir. Agrégé de lettres, Philippe Claudel a publié son premier roman, "Meuse l'oubli", à 38 ans et enchaîne depuis recueils de nouvelles et romans. Il préfère la discrétion de sa Lorraine natale aux plateaux de télévision et ambitionne, dit-il, de "disparaître derrière (ses) livres". La critique évoque notamment Jean Giono à son sujet, pour ses thèmes et son goût de terroir. Son écriture simple, dépouillée, et l'humanisme de son propos, au risque de céder aux bons sentiments, lui assurent un public fidèle et son sixième roman figure parmi les meilleures ventes de l'automne.
Déjà multi-primé - Bourse Goncourt de la nouvelle 2003 pour "Les petites mécaniques", Prix Renaudot pour "Les âmes grises"... -, Philippe Claudel figure, comme en 2003, dans la deuxième sélection du Goncourt. Après l'adaptation des "Ames grises" au cinéma en 2005, il vient de réaliser lui même son premier film, "Il y a longtemps que je t'aime".
("Le rapport de Brodeck" de Philippe Claudel - Stock - 400 p. - 21,50 euros)


France 2 "Le rapport de Brodeck" : la Shoah selon Claudel


"Le rapport de Brodeck" Philippe Claudel (Stock)

"Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache" D'emblée, le ton est donné : le dernier livre de Philippe Claudel est placé sous le signe de la culpabilité, et les non-dits cachent toujours le pire. Après la guerre de 14-18 ("Les Ames Grises"), l'écrivain choisit ici comme cadre et ressort la Deuxième Guerre mondiale. Comme dans "Les Ames grises", l'histoire et l'Histoire se déroulent à partir d'un fait divers : dans un village sans nom, un homme sans nom est victime d'un meurtre collectif. Brodeck, le narrateur, qui n'a pas participé à l'assassinat ("je n'y suis pour rien...") est chargé d'écrire un rapport. Pour dédouaner les meurtriers ... Philippe Claudel sait comme personne jouer avec ces inconnus. Les personnages, les endroits...restent vagues. Puis par touches, le romancier fait apparaître quelques pièces du puzzle. On comprend assez vite qu’on est après guerre, celle où on envoyait des gens dans des camps de concentration. Puis on découvre qu’on est dans un pays montagneux dans lequel les soldats sont venus. Un pays de dialecte germanique…On pense à l’Autriche, la Bavière, la Tchécoslovaquie… On peut être partout. Cet endroit sans nom et ces habitants sans passé et sans Histoire, n’est ce pas le village de tout le monde, le village-monde ? Pour écrire son rapport, Brodeck rencontre les habitants, plonge dans les mystères des uns et des autres, révèle les secrets enfouis, nous rapporte sa propre vie. Il a fui les pogroms d'un pays (non nommé) pour arriver dans le village où il vit. Ce village, il y est retourné après avoir connu l'enfer des camps d'extermination, et en avoir réchappé. Chapitre après chapitre, l'horreur s'accentue et chaque certitude s'effondre : le héros ni le lecteur ne peuvent s'accrocher à rien. Rien ne résiste au vent de l'Histoire et à la lâcheté des hommes. Le désarroi du lecteur est renforcé par l'usage ponctuel d'un dialecte germanique forgé par Claudel (autrichien ? alsacien ?). L'homme tué évoqué tout au long du roman est appelé "l'anderer" (l'autre). L'Autre, figure de la conscience. L'Autre, insupportable reproche à vos crimes passés, qu'il faut éliminer. Fable atroce, "Le rapport de Brodeck"est efficace et terriblement sombre. Dans une interview au "Nouvel Observateur", l'écrivain se présente comme l'anti-Littell (Goncourt 2006 pour "Les Bienveillantes"). Pure fiction, son roman ne donne aucune précision historique ou géographique. Un flou sur lequel se greffent des scènes d'horreur quasi-fantasmatiques (la femme du dirigeant du camp assistant à la pendaison des détenus, son bébé dans les bras) qui suscitent le retour à l'éternelle question : est-il légitime de faire de la fiction sur l'Holocauste ? Si le livre est fort, il crée un durable sentiment de malaise.


Le Figaro : Philippe Claudel, rebouteux de l'âme



C'est dans un hôtel de poche situé près de la Sorbonne que se cache Philippe Claudel. Le terme est à peine exagéré. L'écrivain accorde peu d'interviews et refuse les émissions de télévision. Son attitude n'exprime aucun dédain, juste une envie irrépressible de se volatiliser après trois ans passés à écrire Le Rapport de Brodeck *. Entre les lignes, les mots aussi savent être bavards. A quoi bon en rajouter ! Convaincu que l'époque se charge de surexposer les artistes, Philippe Claudel a insisté pour que sa trombine disparaisse du bandeau qui ceint la couverture de son livre. Pour le voir, mieux vaut assister aux nombreuses lectures publiques auxquelles il participe ou avoir une tonne d'arguments susceptibles de convaincre son attachée de presse. L'enthousiasme faisant des miracles, rendez-vous est pris pour un entretien dans la micro-suite que l'auteur occupe depuis plusieurs semaines. La vie parisienne n'émoustille pas ce Lorrain enraciné à Dombasle-sur-Meurthe, mais le montage de son premier long-métrage le contraint à prolonger ses séjours dans la capitale. Scénariste et dialoguiste, coscénariste sur l'adaptation de son roman Les Ames grises, porté à l'écran par Yves Angelo en 2005, il vient de mettre en scène une histoire originale : Il y a longtemps que je t'aime, avec Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein. «Pour quelqu'un qui a l'habitude de travailler seul, explique-t-il, tourner avec 40 ou 50 personnes a été un changement radical et exaltant. Il y a une telle humanité visible chez les acteurs.» Humanité : quatre syllabes fétiches, une sorte de label Claudel associé au succès du prix Renaudot 2003. Il faut dire que le monsieur sait comme peu d'autres conter la dérision et la haute importance de tout destin. Toujours, sa quête de compréhension passe par le récit d'une histoire souvent allégorique. Pour son nouveau roman, une simple phrase draguée par des pensées nocturnes a tout amorcé : «Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien...» «Tout était là ! Il a suffi d'ouvrir la première porte, puis la suivante. Derrière, il y avait un monde fou.» A commencer par Brodeck : un homme discret chargé par le maire de son village d'établir un rapport sur des événements qui ont conduit à la mort d'un étranger arrivé récemment. On devine que la bourgade est située dans une région transfrontalière et que ses habitants sortent des limbes d'un passé tragique marqué par la guerre. L'arrivée de l'Anderer rappelle celle de Grace dans le film Dogville de Lars von Trier. C'est lui, c'est elle, c'est l'Autre accueilli dans une communauté de façon plutôt conviviale avant d'en être rejeté. Comme un orage de jour en jour plus proche, la méfiance à son égard a grandi, bientôt chargée de haine et de violence. Il aura suffi d'un carnet de notes, d'une simple exposition pour que le grand orchestre du mal se mette en branle et couvre les chants de paix tout juste balbutiants. Habilement construit - d'un côté le compte rendu officiel, de l'autre les confidences de Brodeck - l'ouvrage traite du crime collectif développé à l'échelle de quelqu'un ou d'un peuple. Les descriptions frappent l'imaginaire - la noyade de l'âne -, certaines scènes secouent les consciences. «Nous vivons dans une société qui nous gave d'informations et ramollit notre sens critique. Face à l'effacement de la pensée, l'écrivain se doit d'être un terroriste. Il est chargé d'écrire, de montrer le monde autrement. Encore faut-il que les gens veuillent se coltiner la vérité...» Le propos n'a rien d'un programme politique. La force des combats de Philippe Claudel appartient au verbe, à cette expression de la sensibilité qui, selon lui, définit si justement le roman opposé à l'essai, plus adapté à l'exercice de l'intelligence. Voilà trente-cinq ans que ce rebouteux de l'âme aux manières d'ostéopathe brutal prend à bras-le-corps les cas désespérés, cabossés par la lâcheté, la honte, la culpabilité ou torturés par les démons de la barbarie. D'autres auraient baissé les bras, pas lui. Il s'entête. De belles en sombres histoires, il nourrit son espoir de l'urgence d'aimer coûte que coûte. La femme est au coeur de l'oeuvre de Claudel. «Sans ma femme, je le sais, j'écrirais des choses mauvaises. C'est avec elle, pour elle et par elle que j'écris.» Les déclarations d'amour durable font au fil des pages de bien beaux ouvrages.


France 2 : Entretien avec l'auteur des "Ames grises" Renaudot 2003


"Les Ames grises" avaient créé la surprise en dépassant largement les ventes du Goncourt de cette année-là. Le roman (enquête sur le meurtre d'une petite fille en pleine guerre de 14-18) commençait son chemin et ne s'arrêtait plus. En deux ans, trois cent mille exemplaires vendus. A l'occasion, le 28 septembre, de la sortie du film tiré du livre, interview de ce romancier aux doigts d'or, qui publie parallèlement un roman bouleversant sur l'exil, "La petite fille de Monsieur Linh" (Stock). "Les Ames grises" ont été un incroyable succès, qui s'est vendu trois à quatre fois plus que le Goncourt de cette année-là.

Est-ce que ce succès a changé votre vie ?


Ca n'a rien changé ni dans ma vie, ni dans ma tête. Je vis toujours en Lorraine, près de Nancy, mais je voyage plus, à l'occasion des traductions de mes livres, hier "Les Ames grises", aujourd'hui "La petite fille de Monsieur Linh". Je vais d'ailleurs partir tout l'automne en Asie, en Chine, à Taïwan et au Japon. J'ai été très surpris de l'accueil à l'étranger des "Ames grises", pour moi très clairement ancré dans un pays, la France, et une époque, la guerre de 14-18. Mais hors de l'hexagone, de nombreux lecteurs du roman m'ont parlé de la guerre en Irak, notamment dans les pays qui avaient engagé des troupes là-bas, comme l'Italie ou l'Espagne. Et pour les Hollandais, "Les Ames grises" symbolise toutes les guerres.

Dans votre roman, la guerre de 14-18 sert de toile de fond. Comment avez-vous choisi de la montrer au cinéma, avec tout ce que les images peuvent comporter de brutalité ?


Ce qui m'intéressait dans le livre, c'est de ne jamais montrer la guerre frontalement, sauf quand l'institutrice monte sur la colline pour suivre une bataille. On a fait pareil dans le film, et joué sur cette présence/absence, sans s'attarder sur l'horreur...mais en laissant le canon en fond sonore, ce qui marque beaucoup les spectateurs.

Quel sentiment avez-vous éprouvé en adaptant vous-même votre roman au cinéma ?


J'ai voulu reconstruire mon oeuvre, la réinventer pour le cinéma, sans sentiment de propriété. Et c'était un plaisir avec des acteurs comme Jean-Pierre Marielle (dans le personnage du Procureur) ou Jacques Villeret. Des acteurs très doués, tous avec une formation de théâtre. Il y a aussi des choses plus faciles au cinéma qu'en littérature, comme de rendre le silence. J'ai pris plaisir à travailler sur l'absence des mots.

Vous avez déjà montré le film en avant-première, notamment à l'occasion du Salon du livre sur la place, à Nancy ? Quel accueil a-t-il reçu ?


Très chaleureux. La Lorraine où je vis m'a d'ailleurs toujours soutenu, d'abord pour le livre, ensuite pour le film. A toutes les avant-premières, le film a été très bien accueilli. C'est un film coup de poing, qui dérange, qui fait réfléchir. Quand défile le générique de fin, les gens sont estomaqués. Nous arrivons souvent à ce moment-là, Yves Angelo et moi, pour un débat, et il y a toujours un moment de silence avant que les spectateurs ne se ressaisissent.

Des "Ames grises" à "Monsieur Linh", la guerre est présente dans tous vos romans. Est-ce que ce sera le cas avec le suivant ?


La guerre, c'est quelque chose qui marque. Un écrivain ne fait que métaphoriser le monde, c'est une problématique qui me hante. L'écrivain est un veilleur. Mon prochain roman sera un roman ample, avec beaucoup de personnages. Mais j'attends encore que ça prenne son rythme et j'évite d'en parler, pour ne pas tuer le désir d"écrire.

Est-ce-que vous pensez que cette obsession de la guerre est lié à votre enfance lorraine, où il reste tant de marques de la ligne de front ?


Même si je suis né en 1962, mon enfance s'est passé en 14-18. Avec mes copains, on maraudait dans des lieux où on trouvait des casques, des obus. Tout récemment, en cherchant des champignons, j'ai trouvé un obus intact.

Qu'attendez-vous de l'automne ?


Le livre des "Ames grises" a touché des gens très différents culturellement, des grands lecteurs comme des lecteurs occasionnels. Il me semble que c'est pareil avec le film. Des spectateurs vont être dérangés parce que c'est un film fort, qui fait réfléchir. Je suis fébrilement impatient de la sortie. D'autant plus que, pour un film, le verdict est immédiat. Dès le premier jour, on sait si ça va marcher ou non alors qu'un livre, lui, a la vie longue. Quant à "La petite fille de Monsieur Linh", c'est déjà un gros succès puisqu'il s'en déjà vendu plus de 100.000 exemplaires. Et il est déjà sorti au Japon, et bientôt en Hollande, en Allemagne, en Italie et au Portugal.


Philippe Claudel, un écrivain épanoui (les echos.fr)
Rencontre avec le talentueux auteur du « Rapport de Brodeck » et des « Ames grises ».



Philippe Claudel : « Pouvoir transformer la réalité m'a tout de suite semblé être une possibilité magique ! » Le rendez-vous est fixé chez son éditeur. Philippe Claudel arrive, la casquette vissée sur la tête, veste de velours à motifs cachemire discrets, jean un peu baggy, baskets : l'écrivain est à la mode. Son sixième et dernier roman, « Le Rapport de Brodeck », salué par la critique et succès en librairie, est plus envoûtant que « Les Ames grises ». Il est « goncourable » même si sa maison d'édition, Stock, n'est pas de celles que ce jury a coutume de récompenser (c'est arrivé une fois seulement, en 1930...). Philippe Claudel assure la promotion de son roman et achève le montage du premier long-métrage qu'il a écrit et réalisé, « Il y a longtemps que je t'aime », avec Kristin Scott Thomas, Elsa Zylberstein, Serge Hazanavicius et Laurent Grévill. La sortie est prévue au printemps 2008. Son agenda déborde et l'on pourrait croire que Philippe Claudel a toujours été un homme pressé. « Dès que j'ai su lire et écrire, j'ai essayé de raconter des histoires, dit-il. Pouvoir transformer la réalité m'a tout de suite semblé être une possibilité magique ! » Pourtant, il a pris son temps ou, plutôt, le temps qu'il fallait. Né en 1962 à Dombasle-sur-Meurthe, où il habite toujours, il a publié son premier roman, « Meuse l'oubli » (Balland), à trente-huit ans. Depuis « Les Ames grises » (Stock), pour lequel il a obtenu le prix Renaudot en 2003, Philippe Claudel est par monts et par vaux. Le succès du roman, dont les droits ont été acquis dans une trentaine de pays, le contraint à voyager sans cesse. C'est d'ailleurs ainsi qu'il a écrit en trois ans « Le Rapport de Brodeck », entre deux mouvements, de train, d'avion, dans les salles d'attente et les chambres d'hôtel, son « nomad's land » à lui. Lecteur écrivant Le mythe de l'antre sacré de l'écrivain en prend un sacré coup. « J'ai une vie nomade et j'écris là où je peux, confirme-t-il. Il me suffit juste d'ouvrir le fichier dans l'ordinateur et ça y est : j'habite mon roman. Quand je le reprends, je relis les dernières lignes et le moteur reprend. Je n'ai aucun mérite : je n'écris que quand j'en ai envie. » Pas de sanctuaire, ni d'organisation particulière. Pas de plan non plus. Tout a l'air simple. « Je travaille d'une façon intuitive et compulsive. Je ne sais jamais ce qui va venir après. Je me vois plus comme un lecteur écrivant que comme un écrivain. J'ai commencé «Le Rapport de Brodeck» à partir de la première phrase du livre qui m'est venue pendant un rêve : «Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien.» Elle était riche et prometteuse. » Quand il écrit, il a besoin d'un aimant. Cette fois, c'est la première phrase du livre qui a appelé toutes les autres. « Lorsque j'ai entamé la rédaction, je ne savais pas comment l'histoire se terminerait. J'écris comme un lecteur lit : en tournant les pages, sans connaître la suite à l'avance. Sinon, ce ne serait pas drôle ! » Ces propos, étonnants, sont à l'opposé de l'image de l'écrivain en perpétuelle souffrance. « Je suis un artisan heureux de ses outils et du bonheur que ce travail lui procure. Etre écrivain n'est pas un métier. Ecrire est un acte simple et d'une absence d'intellectualité totale. Quand j'écris, je ne réfléchis pas à ce que je fais : je veux être dans la chair et dans le sang du roman. » Chez lui, le premier jet est globalement le bon. Toutefois, certains de ses romans ne sont jamais sortis de son ordinateur, soit parce qu'ils ne le satisfaisaient pas, soit parce qu'ils ne regardaient que lui. « Quand je me relis et que je sens que quelque chose s'allume, je sais que c'est bon, a priori. » Tout est décidément simple pour ce « goûteur d'encre » à l'écriture savoureuse. Sa première lectrice, « sévère mais juste », est sa femme. Pendant toute la rédaction, elle ne savait pas quel était le sujet du « Rapport de Brodeck ». Elle a relu le manuscrit avec une paire de ciseaux. « Elle est assez sanglante !, s'amuse-t-il. «Le Rapport de Brodeck» devait faire à l'origine 250 pages de plus ! Mais je sais qu'elle avait raison. » La piste des cimes Le roman aurait pu ne jamais voir le jour si un informaticien n'avait réussi à « exhumer » le fichier d'un disque dur que d'autres spécialistes estimaient perdu à jamais. Ainsi Philippe Claudel lui a-t-il exprimé sa gratitude en fin d'ouvrage pour l'avoir sorti de la « nuit informatique ». Au chapitre des remerciements, on est surpris de voir figurer également les noms de deux conquérants de l'inutile, les alpinistes Jean-Christophe Lafaille et Patrick Berhault, aujourd'hui disparus, le premier dans l'Everest, le second dans les Alpes. « Les destins des montagnards sont beaux comme ceux des stars du rock'n'roll, dit-il. Ils vont au bout de leurs rêves, ont des parcours absolus. Nous vivons leur mort par procuration. » Amoureux fou des sommets et alpiniste lui-même, Philippe Claudel déclare devoir sa vocation d'écrivain aux livres d'alpinistes comme Gaston Rébuffat, Roger Frison-Roche, Lionel Terray, René Desmaison... « J'ai lu à l'époque tout ce qui avait été publié sur la haute montagne de même que la littérature aventureuse ou aventurière d'auteurs comme Kipling, London ou Conrad », précise-t-il. Ses premiers essais littéraires étaient justement des romans de montagne. Il y était question, dit-il, de courses terrifiantes, de montées épiques en refuges... Dans « Le Rapport de Brodeck », le décor montagneux joue un rôle essentiel. Il est si bien décrit qu'il nous semble voir réellement ces sommets et ce village, niché dans une combe. Philippe Claudel est viscéralement attaché à la nature et n'aime rien tant que se ressourcer dans sa campagne, être absorbé, quasi contemplatif, par ces paysages qu'il connaît par coeur. On comprend pourquoi, dans son dernier roman, le métier du narrateur, Brodeck, consiste à rédiger des notices sur la flore et les cours d'eau. On imagine aisément Philippe Claudel dans la posture du randonneur de Caspar David Friedrich, contemplant une mer de brouillard... Adolescent, Philippe Claudel voulait justement être guide de haute montagne, « le reste m'intéressait peu », avoue-t-il. A dix-sept ans, l'apprenti montagnard essaie d'intégrer l'Ecole militaire de haute montagne. « Mais ce n'était pas réaliste, concède-t-il. Le métier de guide m'est alors apparu dans toute sa difficulté. » La rencontre avec sa femme, qui aime davantage « la montagne à vaches » que les cimes, l'a également détourné de la montagne « à mains nues ». Chamonix a perdu un premier de cordée et l'Education nationale a gagné un enseignant. Agrégation de lettres, doctorat avec une thèse sur « Les géographies humaines d'André Hardellet ». Cursus d'enseignant (lycée puis université de Nancy) et du hors-piste aussi : Philippe Claudel a parallèlement enseigné quatre ans dans un institut pour enfants handicapés physiques et, également, dix ans à la maison d'arrêt de Nancy. « Je trouve cela normal, dit-il. L'humanité, c'est aussi rendre ce que l'on nous a donné, aller vers ceux qui ont moins de liberté ou de mobilité pour ne pas les enfermer dans un ghetto. » Explorer l'humain L'écriture est un humanisme et donc un engagement. « Ecrire consiste à aller vers l'autre. Ce qui m'intéresse, c'est l'être humain. Je fouille nos troubles et nos plaies. Je veux écrire des histoires qui, si possible, accrochent le lecteur jusqu'au bout sans lui asséner de leçons mais en lui laissant quelques interrogations et, peut-être, une façon de voir le monde différemment. » Il essaie d'amener le lecteur à regarder là où il ne regarde pas. La mémoire est au centre de son travail. « Le Rapport de Brodeck » évoque la Shoah sans jamais la nommer. Philippe Claudel estime ressentir ce sujet en lui depuis vingt-cinq ans. « Je voulais observer l'humanité quand elle devient inhumaine », explique-t-il. L'une des questions soulevées par « Le Rapport de Brodeck » est à la fois simple et d'une complexité inouïe : comment être un homme (et le rester) ? « Elle renvoie à d'autres questions : comment vivre avec l'inhumanité qu'on a soi-même produit ? Faut-il se souvenir de tout ou faut-il effacer comme, par exemple, on réinitialise un ordinateur ? La solution n'est ni dans l'une ni dans l'autre... » Ce n'est pas le curé du roman, plus proche de la bouteille que du missel, qui donne la réponse. « Il a appelé Dieu et personne ne répond », assure Philippe Claudel, qui, pour sa part, a cessé de croire : l'existence de Dieu n'est pas compatible avec les souffrances et les malheurs des hommes. Mais il a conservé le message des Evangiles : tolérance, humanité, charité. « Le seul élément que j'ai perdu, c'est la foi. J'ai gardé toute la maison, mais il manque le toit ! » Ce qui ne l'empêche pas de fréquenter les églises, ces « cavernes somptueuses », notamment pour accompagner sa fille à la messe. « Je fais semblant de croire pour qu'elle choisisse plus tard ! » Mauvais paroissien, alpiniste, enseignant, écrivain et désormais cinéaste, Philippe Claudel est aussi un lecteur, même s'il regrette que le tournage puis le montage de son film l'aient contraint à réduire son rythme de lecture. « Ce qui m'intéresse, c'est le style. Beaucoup de livres sont écrits dans une non-langue, alors qu'un écrivain est normalement quelqu'un qui travaille ce domaine. » Que pense cet écrivain « classique », justement, du « non-style » et, parfois, de la « non-histoire » dans le roman français contemporain ? « La littérature française est souvent perçue à l'étranger comme nombriliste, explique-t-il. Il y a une excroissance hypertrophiée de l'autofiction, qui a produit des chefs-d'oeuvre comme certains livres d'Annie Ernaux, mais aussi les livres de ses épigones, moins doués. Cette littérature a un peu occulté la littérature romanesque. » Romancier de la nature et explorateur de l'humain, Philippe Claudel estime avoir achevé avec « Le Rapport de Brodeck » une trilogie qui a commencé avec « Les Ames grises » et s'est poursuivie avec « La Petite Fille de monsieur Linh » (Stock, 2005). « J'ai eu le sentiment que «Le Rapport de Brodeck» serait mon dernier texte... », dit-il. Se pourrait-il qu'il en reste là ? Il nuance : « ... en tout cas, c'est la fin d'un cycle sur la mémoire et l'oubli ». Puis on apprend que « Le Rapport de Brodeck » n'était pas achevé que, déjà, il avait commencé un autre roman. A l'écart du parisianisme, comme Julien Gracq, qu'il vénère, il fuit les sollicitations des médias audiovisuels et, dit-il, n'aspire qu'à une chose : « disparaître derrière ses livres ».