Philippe Claudel

Le rapport de Claudel

Dernier ouvrage


Petite fabrique des rêves et des réalités





Actuellement chez tout bon libraire.

L'histoire :


Par l'auteur :


« Il me semble souvent que j’écris des romans comme le ferait un cinéaste, et j’ai eu le sentiment très net de réaliser mon fi lm, Il y a longtemps que je t’aime, comme un écrivain compose un roman.
Je crois avoir trouvéaujourd’hui, en tant qu’homme qui essaie sans cesse d’interroger le monde, une forme d’équilibre – au sens où on le comprendrait pour un équilibriste – en mêlant les deux approches, celle de l’écrivain qui se sert de mots et qui s’enferme au moment de la création dans une grande solitude, et celle du cinéaste qui combine les sons, les mots mais aussi le mouvement, la pellicule, la lumière, la matière humaine et qui ne peut créer qu’en s’entourant d’autres personnes.

Une fois le tournage passé, une fois le film achevé, je n’en avais pas fini avec l’aventure.
Le désir de la réexplorer avec le recul, et avec les mots – ceux de l’écrivain ? ceux du cinéaste ? – s’est alors imposé. J’ai regardé toutes les photographies prises durant le tournage, j’ai feuilleté pour la millième fois le scénario, j’ai songé aux décors, aux comédiennes, aux techniciens, au cadre, aux fi gurants, à toutes sortes d’éléments qui m’ont permis de revenir dans les moments qui sont ceux de la naissance d’un film, de revenir sur les visages, sur les angoisses – les miennes et celles des autres –, les découvertes, les difficultés, les beautés.
Bref, j’ai tenté de constituer un making of d’un genre particulier qui ferait comprendre la double nature qui est la mienne.
Et il me semble aujourd’hui, grâce à ce petit livre qui peut se lire aussi comme une autobiographie fragmentée, tendre encore davantage la corde sur laquelle j’essaie de cheminer, depuis longtemps déjà. »
Philippe Claudel



Entretien avec Philippe Claudel à propos du film





Philippe Claudel, vous avez eu de beaux succès d’édition, des prix littéraires prestigieux. Pourquoi un premier film après tous ces romans ?



Qu’elles naissent grâce à des mots,de la pellicule ou des peintures - j’ai beaucoup peint à une époque de ma vie,les images m’intéressent. J’aime approfondir le monde avec elles, l’éclairer, l’interroger par leur intermédiaire, lui donner un reflet. Je suis depuis toujours un amoureux du cinéma. Quand j’étais étudiant en lettres et en histoire à l’université de Nancy, au début des années 80,nous faisions beaucoup de courts métrages. Nous étions derrière ou devant la caméra,indifféremment scénaristes, cadreurs, comédiens, monteurs... J’écrivais déjà beaucoup à cette époque, mais j’avais aussi un vrai désir de créer et de montrer des images. Puis le cinéma est revenu dans ma vie avec Yves Angelo, rencontré en 1999, quand “Meuse l’oubli” mon premier roman, a été publié. Il m’a demandé de travailler avec lui. Notre première collaboration, le scénario de SUR LE BOUT DES DOIGTS est devenu un film qu’il a réalisé et qui est sorti en 2002.A la suite de ça, j’ai rencontré des producteurs. Ils m’ont commandé des scénarios, qu’ils n’ont jamais pu monter. Puis il y a eu l’aventure des ÂMES GRISES : Yves a manifesté le désir d’en faire un film.J’ai écrit le scénario,et il a eu l’amitié de m’impliquer dans le projet : repérages, casting, lectures avec les comédiens… Il a suscité en moi l’envie de contrôler davantage, et jusqu’au bout, une création. J’attendais que se manifestent à la fois un désir profond et une histoire essentielle pour passer à la mise en scène. C’est très compliqué de faire un film, ça demande tellement d’énergie,de temps,d’argent,on ne peut pas s’engager à la légère. C’est beaucoup plus épuisant que d’écrire. Un roman,je l’écris où je veux,je l’arrête quand je veux.Mais lorsque la machine cinéma se met en marche, on ne peut pas la stopper. Il faut avoir - et là je parle pour moi - un sujet qui profondément nous habite, pour pouvoir supporter tout ça, pour que le désir reste intact, flamboyant, vital. Ce qui a été le cas avec cette histoire-là.



Il vous semblait évident de ne pas en faire un roman ?



Ah, mais oui. Il y a une nette séparation dans ma tête. Quand les bribes d’histoire arrivent, je sais tout de suite si ça va être pour le cinéma ou pour un roman.Je ne saurais pas trop vous expliquer pourquoi,mais il n’y a aucune hésitation.Quand des producteurs parfois me demandent si je vais « novelliser » un scénario dont ils n’ont pas pu faire un film, je réponds que non. J’en serais incapable. Et ça n’aurait aucun intérêt. Mais je me sers du romancier que je suis : mon souci était, comme pour mes livres,de faire un film qui puisse toucher différentes catégories de publics. Certains y verront l’histoire de deux soeurs qui tentent de se rapprocher,certains seront intéressés par la déclinaison du thème de l’enfermement, d’autres suivront la renaissance d’une femme, d’autres encore regarderont vivre une famille confrontée aux non-dits et aux secrets, etc. On pourra en avoir une lecture simplifiée, ou bien plus intellectuelle.J’ai toujours aimé les livres ou les films qui s’adressent au plus grand nombre,qui ne sont pas destinés à un seul public. Je ne voulais pas m’enfermer dans un genre mais être au plus près de la diversité de la vie, ce qui a toujours été important pour moi. Je veux filmer les gens dans ces riens de l’existence qui se muent en grands bonheurs, dans cette faculté qu’ont les êtres de se taire, de se blesser, mais aussi de surmonter ce qui pourrait les détruire, et pour cela le souci de sincérité et de vérité a été un guide permanent.



Quel a été votre point de départ ? L’histoire de ces deux soeurs ? Les thèmes récurrents comme l’enfermement, la renaissance, sont-ils venus ensuite ? Ou bien tout est-il arrivé en vrac ?



Cette histoire m’a permis de cristalliser des éléments épars, comme l’enfermement ou le secret, que j’avais déjà essayés d’explorer dans mes textes.Un de mes romans “Quelques uns des cent regrets”, paru en 2000, parlait déjà d’un secret entre un fils et sa mère. Je suis fasciné par le principe de la vie cachée, de l’autre qui n’est pas tout à fait ce que l’on croit,ou qui n’a pas fait ce que l’on pense. Ensuite, le thème de l’enfermement me tient particulièrement à coeur :j’ai été professeur en prison pendant onze ans. Et puis j’avais envie d’écrire une histoire dont les personnages principaux soient des femmes. Je ne l’ai encore jamais fait dans un roman.J’aime les femmes, je suis fasciné par leur force, par leur capacité à se tenir debout, quels que soient les évènements, à renaître, à nous soutenir et à nous supporter, nous les hommes qui sommes un peu misérables.Cela m’a toujours frappé.Il me semble que les hommes s’affaissent vite,tandis que les femmes,c’est autre chose.J’ai imaginé l’histoire de ces deux soeurs,Juliette et Léa, que la vie a séparées pendant quinze ans et qui se retrouvent. Tout cela s’est emboîté de façon très rapide. J’ai écrit rapidement un séquencier sur un carnet,puis je suis parti en voyage en Laponie. Là-bas, en hiver, les nuits sont très longues, le jour dure à peine deux heures. Ca a été un moment magique d’écriture. Je suis revenu en janvier avec un scénario qui est à peu de choses près celui que j’ai tourné.Tout était là,en place, presque miraculeusement. C’était la première fois que ça m’arrivait. Et ce scénario-là, je ne l’aurais donné à personne. C’était pour moi. C’était moi,ma chair. Je visualisais toutes les scènes. J’avais des désirs très précis de cadres, de lumières,de sons, de jeux, de décors.